
NDEYE ROKHAYA THIAM
DIRECTRICE GÉNÉRALE, CONSEIL SÉNÉGALAIS DES CHARGEURS (COSEC)
PRÉSIDENTE DE L’UNION DES CONSEILS DES CHARGEURS AFRICAINS (UCCA), MAI 2024 À JUILLET 2025
Juriste de formation (Master II en Droit international), Ndeye Rokhaya Thiam est nommée Directrice Générale du Conseil Sénégalais des Chargeurs (COSEC) en mai 2024, marquant un tournant historique pour l’institution. Loin d’être symbolique, son mandat incarne une refonte audacieuse de la logistique sénégalaise. Sur le terrain comme à l’international, elle plaide avec force pour les droits des chargeurs, accompagnant les exportatrices de Saint-Louis à
Podor et promouvant activement le corridor Dakar-Bamako.
Présidente de l’Union des Conseils des Chargeurs Africains (UCCA) de mai 2024 à juillet 2025, elle porte la voix du continent avec une humanité rare. Pour elle, les chargeurs ne sont pas des statistiques, mais des acteurs concrets, principalement des femmes qui transforment, exportent et créent de la valeur. Figure montante du leadership féminin africain, elle redessine résolument le secteur logistique pour le mettre au service des opérateurs réels.
Nommée DG du COSEC en mai 2024, vous avez initié une transformation profonde. Quelles ont été vos priorités ?
À mon arrivée, j’ai constaté l’absence de projets structurants et de nombreux défis : réforme des
textes, recentrage sur les missions originelles, rationalisation des dépenses. J’ai impulsé une nouvelle dynamique avec le soutien du Conseil d’administration. Au niveau du capital humain, les recrutements sont désormais transparents et adaptés aux besoins réels. J’ai créé une Direction du Service Juridique pour mieux accompagner les chargeurs. Nous avons identifié des projets structurants à savoir la reprise des travaux de la gare de gros porteurs de Kidira (4,5 milliards FCFA) pour sécuriser le corridor Dakar-Bamako, acquisition d’un navire de 5 000 tonnes pour le COSAMA, valorisation du foncier autour du Port de Ndayane, et construction d’entrepôts de stockage pour la noix d’anacarde à Sédhiou.
Vous visitez personnellement les femmes entrepreneures de Saint-Louis, Dagana, Podor. Pourquoi ce « leadership de terrain » ?
Je suis convaincue que les meilleures décisions se prennent au contact des réalités. Le terrain n’est pas un exercice de communication, c’est un outil de gouvernance. J’y ai rencontré des femmes d’une résilience exceptionnelle qui innovent et créent de la valeur malgré les difficultés. Elles m’ont appris qu’avec un accompagnement adapté, elles peuvent contribuer davantage à notre économie. C’est pourquoi nous privilégions des actions concrètes telles que les appuis en équipements, renforcement des capacités, amélioration de la transformation et de l’accès aux marchés. Lorsqu’une femme réussit, c’est toute une communauté qui progresse. Accompagner les femmes, c’est investir dans le développement du Sénégal.
Présidente de l’UCCA de mai 2024 à juillet 2025, quel bilan tirez-vous de ce mandat continental ?
Ce mandat m’a permis de porter une vision ambitieuse de l’intégration logistique africaine, en cohérence avec la ZLECAf. J’ai présidé les Journées du Chargeur Tchadien et Guinéen, participé à l’atelier du Conseil Malien sur les magasinages et surestaries, et transmis la présidence à Pointe-Noire en juillet 2025. Le principal enseignement est qu’aucun pays africain ne peut relever seul les défis logistiques. La compétitivité du continent repose sur des solutions collectives, les corridors performants, les procédures harmonisées, la digitalisation et la coopération institutionnelle renforcée.
Quels sont les principaux obstacles juridiques qui pénalisent les chargeurs sénégalais ?
Le premier défi est la compétitivité face à des taux de fret parfois très élevés. Nous privilégions désormais les négociations collectives et formons les chargeurs au contentieux maritime. Le deuxième obstacle concerne les coûts de passage portuaire: taxes et redevances difficilement maîtrisables. Nous avons commandité un audit exhaustif de ces frais, dont les conclusions sont attendues au 3e trimestre 2026. Enfin, la rigidité des procédures administratives et la pluralité d’interlocuteurs impactent négativement les opérations. Le COSEC continuera à plaider pour lever ces contraintes.
Le corridor Dakar-Bamako est stratégique. Comment le COSEC travaille-t-il avec le Conseil Malien des Chargeurs (CMC) pour sécuriser les flux ?
Ce corridor est un levier essentiel de l’intégration économique ouest-africaine. Notre collaboration avec le Conseil Malien des Chargeurs repose sur une conviction : les défis ne peuvent être relevés qu’ensemble. Nous travaillons à faciliter le transport, réduire les délais et coûts, harmoniser les procédures. Le projet de parking moderne de gros porteurs à Kidira permettra de mieux organiser les flux et sécuriser les marchandises. Notre ambition est de faire de ce corridor un modèle réussi de coopération régionale.
Dakar aspire à rivaliser avec Lagos, Abidjan, Tema. Quel est le rôle des chargeurs dans cette ambition ?
Dakar a tous les atouts : position stratégique, infrastructures en modernisation, ambition de la Vision Sénégal 2050. Mais un hub ne se résume pas à un port. Il se construit par la qualité des services et la confiance des opérateurs. Au COSEC, notre rôle est de faire en sorte que les chargeurs trouvent un environnement plus simple, rapide et compétitif. Les chargeurs créent les flux commerciaux : leurs besoins doivent guider l’amélioration du système logistique. Je ne vois pas Lagos ou Abidjan comme des concurrents, mais comme des références qui nous poussent à progresser.
Première femme à diriger le COSEC et l’UCCA, quel message adressez-vous aux jeunes femmes aspirant à des postes de responsabilité ?
Nous assistons à une véritable évolution de la place des femmes dans les secteurs stratégiques au Sénégal et en Afrique. Les femmes ne sont plus cantonnées aux fonctions sociales ou administratives : elles dirigent désormais des secteurs de souveraineté tels que les transports, l’énergie, les finances et le maritime comme Madame Amy Mara DIEYE, Ministre des Pêches et de l’Economie Maritime.
Mes différentes responsabilités au COSEC, au COSAMA, au Port Autonome de Dakar, au Centre Trainmar et à l’UCCA ont renforcé ma conviction que le leadership féminin repose sur la compétence, la rigueur, l’intégrité, l’engagement et le sens du résultat.
Je constate également une plus grande confiance des femmes dirigeantes africaines, qui associent expertise technique et résilience. Le leadership féminin est aujourd’hui un véritable moteur de performance durable.
Aux jeunes femmes qui aspirent à des responsabilités dans la logistique et le commerce africains, je dirais simplement : osez, développez vos compétences et faites du résultat votre meilleure arme.
La 1ère édition de la FICA aura lieu en décembre à Dakar. Quels sont les objectifs ?
La Foire Internationale des Chargeurs Africains vise à créer un espace de dialogue et de partenariat autour des enjeux du transport et de la logistique. Le thème central :
«Compétitivité et résilience des chaînes logistiques aPicaines : le chargeur au cœur de la ZLECAf ». Nous réunirons chargeurs, États, ports, transporteurs et investisseurs pour trouver des solutions concrètes visant à réduire les coûts, améliorer la fluidité des corridors et faciliter le commerce intra-africain. Organiser cette édition à Dakar s’inscrit pleinement dans les ambitions de la Vision Sénégal 2050 et dans la dynamique de la ZLECAf.
Interview conducted by: A. KOUASSI Junior