
Par / By : Dr Dumisani Pamba
Le paradoxe de l’investissement
Pendant des décennies, le diagnostic sur le développement économique de l’Afrique a été unanime : les freins au commerce continental proviendraient principalement d’un manque criant d’infrastructures physiques. Cette conviction a dicté les plans nationaux, orienté les financements multilatéraux et structuré les partenariats public-privé à travers le continent. Pourtant, une contradiction flagrante s’impose aujourd’hui. Malgré des milliards de dollars injectés dans les routes, les rails et les ports au cours des trente dernières années, de nombreux corridors commerciaux africains continuent de souffrir de retards chroniques, de coûts logistiques L’illusion de l’actif physique .L’erreur fondamentale de la planification traditionnelle réside dans la réduction du corridor à sa dimension matérielle. Un corridor n’est ni une simple route, ni une ligne ferroviaire isolée, ni un port en eaux profondes. C’est un écosystème vivant et complexe, où interagissent administrations douanières, opérateurs portuaires, transporteurs, régulateurs, institutions financières et plateformes numériques. La performance d’un corridor ne se mesure pas à la robustesse de son bitume, mais à la capacité de ces acteurs à fonctionner en parfaite synchronisation. Une autoroute moderne perd ainsi toute son efficacité économique si les procédures frontalières restent fragmentées. De même, un port de classe mondiale peut s’asphyxier dans la congestion si les connexions avec l’hinterland sont mal coordonnées ou si le dédouanement est opaque. L’infrastructure crée une capacité potentielle ; seul le système garantit la performance réelle.
Le verdict de l’African Corridor Performance Index
Les données récentes de l’African Corridor Performance Index (ACPI) confirment cette analyse avec une clarté implacable. En évaluant les corridors selon un prisme composite (infrastructures, efficacité frontalière, gouvernance, pertinence économique), l’indice révèle une divergence frappante. Des axes comme Tanger Med–Europe ou Le Caire–Suez affichent des performances remarquables, non pas uniquement grâce à la qualité de leurs ouvrages d’art, mais grâce à l’intégration de leurs systèmes numériques, à la coordination de leurs frontières et à la prévisibilité de leur environnement réglementaire. À l’inverse, des corridors comme Douala–Bangui ou Lagos–Kano peinent sous le poids de déficiences qui sont avant tout institutionnelles : lourdeurs administratives, supervision réglementaire fragmentée et incohérence des procédures. Collectivement, ces frictions institutionnelles génèrent des coûts bien supérieurs à ceux imputables aux seules lacunes physiques. La géographie n’est plus le principal déterminant de la performance ; la friction est devenue institutionnelle.
Le goulot d’étranglement de la gouvernance
La source majeure d’inefficacité se situe aux points de rencontre entre les institutions : les postes frontières, les zones de contrôle douanier et les interfaces multimodales. Il s’agit de défis de gouvernance, non d’ingénierie. De nombreux États ont massivement investi dans le génie civil tout en négligeant le renforcement des capacités réglementaires, l’expertise en gestion contractuelle et les mécanismes de coordination interinstitutionnelle. C’est ce qui explique pourquoi deux corridors aux caractéristiques physiques similaires peuvent afficher des niveaux de performance radicalement différents. La différence ne réside pas dans la qualité de la voie, mais dans la qualité du système de gouvernance qui l’entoure. Pour le dire simplement : les infrastructures déterminent la vitesse à laquelle un camion peut rouler ; la gouvernance détermine s’il a le droit de rouler. «Les infrastructures déterminent la vitesse à laquelle un camion peut rouler ; la gouvernance détermine s’il a le droit de rouler.»
L’impératif ZLECAf : bâtir des écosystèmes, pas seulement du béton
La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf ) représente une opportunité historique, mais son succès ne dépendra pas de la seule connexion
physique des marchés. Elle exigera une réduction drastique des frictions institutionnelles. La prochaine génération d’investissements doit donc être holistique. Gouvernements, bailleurs de fonds et gestionnaires de corridors doivent accorder une importance égale, voire supérieure, à l’interopérabilité numérique, à l’harmonisation réglementaire et au développement du capital humain. L’objectif n’est plus de construire des routes, mais de bâtir des écosystèmes infrastructurels capables de maintenir durablement leur performance. La vraie question n’est pas de savoir si l’Afrique est capable de construire des ports et des chemins de fer, mais si elle est capable de construire l’architecture institutionnelle qui permettra à ces actifs de déployer tout leur potentiel.
Conclusion
Le défi des corridors africains est désormais systémique. Si les infrastructures physiques restent la condition sine qua non du développement, elles ne peuvent, à elles seules, libérer le potentiel du commerce continental. Cette libération dépend de l’architecture invisible constituée par les réglementations, la coordination et l’excellence opérationnelle. Alors que l’intégration régionale s’accélère, les investissements les plus déterminants seront souvent les moins visibles : la modernisation des systèmes douaniers, la fluidité réglementaire et la responsabilisation des gestionnaires de corridors. En définitive, une vérité s’impose : les infrastructures créent la capacité, mais ce sont les systèmes qui créent la performance. Et c’est cette performance qui scellera l’avenir économique de l’Afrique.
À propos de l’auteur :
Dr Dumisani Pamba est un expert reconnu en logistique et en développement des corridors en Afrique. Ses travaux se concentrent sur la transformation des infrastructures physiques en écosystèmes économiques performants et durables