
Entretien avec Akizi-Egnim Akala, Coordinateur régional Afrique de l’Ouest du projet SEACOP
Lancé en 2010 par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France, SEACOP (Seaport Cooperation Project) renforce la capacité des États à prévenir et intercepter les trafics maritimes illicites. En APique de l’Ouest, Akizi-Egnim Akala pilote cette mission dans huit pays (Bénin, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Sénégal, Sierra Leone, Togo), en créant des unités interagences (JMCU/ MIU) et en brisant les chaînes logistiques du crime organisé.
Pouvez-vous présenter à nos lecteurs le projet SEACOP et la mission qui est la vôtre en tant que Coordinateur régional pour l’Afrique de l’Ouest ?
Lancé en 2010 par l’Union européenne, SEACOP (SeaportCooperation Project) renforce la capacité des États partenaires à prévenir, détecter et intercepter les trafics maritimes illicites, notamment de stupéfiants. Il est mis en œuvre par un consortium conduit par Expertise France, en Amérique latine, dans les Caraïbes et en Afrique de l’Ouest. Ma mission consiste à assurer la coordination stratégique et opérationnelle du projet dans les huit pays bénéficiaires : engager les autorités compétentes, promouvoir la coopération interagenceet accompagner la création et le renforcement des JMCUs et MIUs, renforcer les mécanismes d’échange de renseignements et appuyer les opérations contre les réseaux criminels. Au-delà des résultats immédiats, l’objectif est de bâtir des institutions résilientes, capables d’assurer durablement la sécurité des espaces maritimes et la stabilité régionale.
Pourquoi la coopération portuaire est-elle l’arme absolue contre les trafics transnationaux ?
Akizi-Egnim Akala : Plus de 80 % du commerce mondial transite par la mer, faisant des ports des cibles privilégiées pour les stupéfiants et les armes. Ces réseaux opèrent au-delà des frontières, exploitant une chaîne logistique multimodale. C’est pourquoi SEACOP couvre l’ensemble de la route de la cocaïne, de l’Amérique latine aux Caraïbes, jusqu’à l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Intervenir sur une seule région ne ferait que déplacer les flux. Nous devons sécuriser l’ensemble du corridor transatlantique.
Pourquoi ce choix géographique, et quels critères ont guidé la sélection des pays et ports bénéficiaires en Afrique de l’Ouest et du Centre ?
A.-E. A. Le déploiement suit les principales routes du trafic de cocaïne, qui relie l’Amérique latine à l’Europe en transitant par les Caraïbes et l’Afrique de l’Ouest. Intervenir sur une seule région reviendrait à déplacer les flux vers une autre : SEACOP couvre donc l’ensemble de cette route transatlantique.Dans le Golfe de Guinée, la sélection des pays repose sur l’évaluation des menaces, l’importance stratégique des infrastructures portuaires, les capacités déjà existantes et l’engagement des autorités nationales. L’objectif est de concentrer les ressources là où l’impact sera le plus fort, tout en construisant un réseau régional de ports et d’administrations coopérant efficacement, car la vulnérabilité d’un seul port affecte toute la chaîne logistique régionale.
Au-delà des saisies spectaculaires, quelle est la véritable valeur ajoutée de SEACOP pour les administrations locales ?
Notre ambition n’est pas de multiplier les saisies, mais de perturber durablement les chaînes logistiques criminelles. Nous aidons les États à passer d’une approche réactive à une stratégie d’anticipation. Cela passe par la création et l’autonomisation des Joint Maritime Control Units ( JMCU) et des Maritime Intelligence Units (MIU). L’accent est mis sur la formation de formateurs nationaux (Training of Trainers), garantissant que le savoir-faire reste dans le pays bien après la fin du projet.
Quelles avancées concrètes observez-vous sur le terrain, du Benin au Cap-Vert en passant par le Sénégal et la Gambie ?
Le progrès le plus significatif est culturel. Nous voyons émerger une véritable culture du renseignement maritime et de la coopération interagence. Des agents formés il y a quelques années sont aujourd’hui des référents nationaux. Des accords avec des entités régionales (comme l’ISMI et le RMU) institutionnalisent ces pratiques. Surtout, le secteur privé portuaire s’implique de plus en plus, comprenant que la sûreté des ports est un pilier de la compétitivité économique
Quels sont les principaux obstacles à surmonter pour assurer l’avenir de cette lutte ?
Le défi majeur est la durabilité face à des réseaux criminels en constante mutation. Il existe aussi des écarts de maturité institutionnelle et, surtout, de volonté politique entre les pays partenaires. Pour consolider les acquis, il est crucial de maintenir un accompagnement à long terme : renforcer l’interopérabilité des systèmes, approfondir les partenariats public-privé et garantir que les décideurs restent engagés au-delà des cycles de financement des projets.
Quel message portez-vous aux acteurs portuaires pour l’après-SEACOP ?
SEACOP n’a pas vocation à se substituer aux États, mais à les rendre autonomes. Nous apportons l’expertise et les outils, mais la réussite dépend de l’appropriation par les bénéficiaires. Le véritable succès du projet se mesurera à ce qui restera après notre intervention : des formateurs nationaux compétents, des unités JMCU/MIU pleinement opérationnelles et une culture du renseignement maritime durablement ancrée. C’est cet héritage collectif qui protégera l’avenir de nos échanges.