Regards panoramiques: l’Afrique redessine sa carte maritime

À l’heure où le continent africain s’impose comme un acteur incontournable dans les chaînes logistiques mondiales, ses ports se transforment à vitesse accélérée. De Tanger Med au Maroc à Durban en Afrique du Sud, en passant par Abidjan, Lomé, Djibouti ou encore Mombasa, une vague sans précédent de modernisation, d’extension et de création d’infrastructures portuaires redessine le visage économique du continent. Ces grands chantiers ne sont pas seulement des investissements en béton et acier : ils incarnent une ambition stratégique celle de relier l’Afrique aux marchés mondiaux, de stimuler les échanges intra-africains et de faire émerger des hubs logistiques régionaux capables de rivaliser avec les plus grands ports internationaux. Ce dossier propose un regard panoramique sur ces infrastructures phares, véritables catalyseurs de développement, qui ancrent l’Afrique au cœur de la mondialisation.

Tanger Med : le hub méditerranéen de l’Afrique Situé à 40 km au sud de Tétouan, Tanger Med s’est imposé en moins de quinze ans comme le premier port d’Afrique en termes de conteneurs et de trafic total. Inauguré en 2007, ce complexe ultramoderne, géré par Tanger Med Port Authority, s’étend sur plus de 40 km de façade maritime et abrite deux terminaux à conteneurs (Tanger Med 1 et 2), un terminal roulier, un terminal pétrolier et plusieurs zones industrielles intégrées. Grâce à sa position géostratégique à l’embouchure de la Méditerranée, face à l’Europe, le port joue un rôle clé de plateforme multimodale entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques. En 2023, il a traité près de 9 millions de conteneurs (EVP) et plus de 7 millions de véhicules, consolidant son statut de hub logistique continental. Son extension, Tanger Med3, en cours de développement, vise à doubler sa capacité d’ici 2030, avec un accent mis sur la décarbonation et la digitalisation.

Le port de Djibouti : carrefour géopolitique et corridor économique

Au croisement des routes maritimes entre l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient, Djibouti occupe une place stratégique exceptionnelle. Depuis deux décennies, le pays a fait du développement portuaire une priorité nationale, attirant des investissements massifs, notamment chinois via China Merchants Port Holdings. Le port de Doraleh, inauguré en 2008 puis agrandi, dispose aujourd’hui d’un terminal à conteneurs de pointe, d’un terminal pétrolier et d’un terminal dédié au gaz naturel liquéfié (GNL). Parallèlement, le projet de corridor économique Djibouti-Addis-Abeba, renforcé par le chemin de fer moderne électrifié, permet d’acheminer efficacement les marchandises vers l’Éthiopie, pays enclavé mais économiquement dynamique. Avec plus de 20 millions de tonnes de fret manipulées annuellement, Djibouti aspire à devenir le Singapour de l’Afrique de l’Est une ambition soutenue par une gestion efficiente et une sécurité maritime renforcée.

Abidjan : modernisation d’un géant ouest-africain

Port historique de la Côte d’Ivoire, Abidjan connait depuis les années 2010 une transformation radicale. Les travaux achevés entre 2015 et 2023 représentent un investissement de plus de 1 milliard d’euros. Conçu pour accueillir les plus grands porte-conteneurs du monde (jusqu’à 24 000 EVP), le deuxième terminal à conteneurs dispose d’un tirant d’eau de 16 mètres et d’une connexion au réseau ferroviaire national. Cette modernisation du Port Autonome d’Abidjan vise à désengorger le vieux port colonial, saturé, et à positionner Abidjan comme le principal hub maritime de l’Afrique de l’Ouest. . Grâce à cette infrastructure, le port espère atteindre 5 millions d’EVP traités par an d’ici 2030, tout en servant de relais pour les pays enclavés comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Lomé : le port le plus compétitif d’Afrique de l’Ouest ?

Au cœur du golfe de Guinée, le port de Lomé, au Togo, s’est imposé comme une alternative performante aux grands ports traditionnels de Lagos ou d’Abidjan. Depuis l’arrivée du groupe Bolloré Africa Logistics, puis du consortium MSC-Bolloré-TIL, le terminal à conteneurs de Lomé a connu une croissance exponentielle. Classé parmi les ports les plus efficaces du continent, il bénéficie d’un tirant d’eau de 16,50 mètres, d’équipements dernier cri et d’un système de gestion numérique optimisé. En 2023, il a manipulé plus de 3 millions d’EVP, dont une grande partie en transit vers le Nigeria, le Niger et le Burkina Faso. Le développement du port sec de Cinkassé, relié par rail, renforce son rôle de plateforme logistique régionale. Lomé incarne ainsi une nouvelle génération de ports africains : réactifs, connectés et centrés sur le service client.

Mombasa : pivot de l’Afrique de l’Est

Port principal du Kenya et de la région des Grands Lacs, Mombasa est depuis longtemps le poumon économique de l’Est africain. Géré par la Kenya Ports Authority (KPA), le port traite chaque année environ 25 millions de tonnes de fret, dont une large part destinée à l’Ouganda, au Rwanda, au Burundi et au Soudan du Sud. Face à la saturation des installations anciennes, un ambitieux programme de modernisation a été lancé, incluant l’extension du terminal à conteneurs, la construction d’un nouveau quai (South Harbour Project) et l’amélioration des connexions ferroviaires via le Standard Gauge Railway (SGR). Bien que confronté à des défis liés à la bureaucratie et aux retards logistiques, Mombasa reste incontournable. Son évolution vers un port intelligent (smart port), avec digitalisation des processus douaniers et suivi en temps réel des cargaisons, marque une étape clé dans sa transformation.

Durban : le géant sud-africain en mutation

Avec près de 3,5 millions d’EVP manipulés annuellement, le port de Durban est le plus grand et le plus actif d’Afrique australe. Situé sur l’océan Indien, il joue un rôle central dans les exportations sud-africaines de minerais, de produits agricoles et de biens manufacturés. Toutefois, le port souffre depuis des années de congestion chronique, de limitations techniques (tirant d’eau limité à 12,5 mètres) et de dysfonctionnements opérationnels. Pour relever ces défis, Transnet, l’entreprise publique gestionnaire, a lancé un vaste plan de modernisation doté de plusieurs milliards de dollars. Il comprend l’approfondissement des chenaux, la construction d’un nouveau terminal à conteneurs à Dube TradePort (le futur «Durban Dig Out»), ainsi que la numérisation complète des services portuaires. Si ces projets aboutissent, Durban pourrait retrouver son rang de leader régional et mieux concurrencer les hubs asiatiques.

Vers une intégration portuaire africaine ?

Au-delà de leurs spécificités locales, ces grands projets partagent une vision commune : faire des ports africains des leviers de croissance inclusive, d’intégration régionale et d’industrialisation. La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf ) renforce l’urgence d’avoir des infrastructures portuaires performantes, capables de fluidifier les échanges intra- africains, encore trop faibles. Les partenariats public- privé, les financements internationaux (Banque mondiale, BAD, agences bilatérales) et les transferts technologiques jouent un rôle déterminant dans cette mue. Pourtant, des obstacles persistent : corruption, instabilité politique, dépendance aux importations d’équipements, et risques liés au changement climatique (montée des eaux, ouragans). L’enjeu désormais n’est plus seulement d’agrandir les ports, mais de les rendre résilients, durables et connectés. Des initiatives émergentes, ports verts, énergies renouvelables, logistique circulaire montrent que l’Afrique peut innover tout en développant. À l’horizon 2030, le continent pourrait compter une dizaine de hubs maritimes de classe mondiale. Leur succès dépendra autant de la qualité des infrastructures que de la volonté politique à les inscrire dans une stratégie globale de développement territorial et industriel.

L’Afrique jette l’ancre dans la mondialisation

Les grands ports africains ne sont plus seulement des points d’entrée et de sortie de marchandises : ils deviennent des centres de valeur ajoutée, des zones franches industrielles, des incubateurs de services logistiques et financiers. De Tanger à Durban, de Lomé à Djibouti, un nouveau réseau portuaire émerge, redessinant les cartes du commerce mondial. Ces infrastructures symbolisent une Afrique qui assume son destin, qui investit dans son autonomie économique et qui cherche à tirer parti de sa jeunesse, de ses ressources et de sa position géographique. Le chemin reste long, mais la trajectoire est tracée : l’Afrique n’est plus simplement reliée au monde elle commence à le façonner.

Article rédigé par : Franck BAYE

Leave a reply

Commentaires récents

Aucun commentaire à afficher.
Join Us
  • Facebook38.5K
  • X Network32.1K

Stay Informed With the Latest & Most Important News

Advertisement

Loading Next Post...
Follow
Loading

Signing-in 3 seconds...

Signing-up 3 seconds...