
Le commerce maritime connaît aujourd’hui une recomposition d’ampleur : gigantisme des navires, consolidation des alliances, accélération de la numérisation, exigences croissantes de décarbonation et reconfigurations géopolitiques infléchissant les routes. Pour l’Afrique, ces chocs exogènes ne constituent pas un déterminisme ; ils peuvent devenir des accélérateurs endogènes de transformation, à la condition d’adosser les projets portuaires à des zones économiques spéciales (ZES) performantes et à des corridors multimodaux fiables. L’enjeu n’est plus tant de «faire escaler des navires» que de convertir les flux en valeur ajoutée locale et en emplois qualifiés.
1. Ce qui change réellement:
• Productivité et fiabilité deviennent décisives : le respect des fenêtres à quai, des cadences élevées, une profondeur suffisante et la disponibilité des équipements conditionnent l’accès aux services directs comme au transbordement.
• Reconfiguration des routes : le rapprochement des productions (nearshoring), la sécurisation des chaînes entre partenaires de confiance (Friends shoring) et les arbitrages géopolitiques déplacent des maillons de valeur ; l’Afrique atlantique comme l’océan Indien gagnent en centralité.
• Données et automatisation : le port s’affirme en plate forme numérique. Port Community System (PCS) ouvert, prise de rendez vous aux portes, suivi en temps réel et jumeaux numériques permettent d’anticiper, de lisser les pics et d’orchestrer l’ensemble des flux.
• Transition énergétique : électrification des équipements, alimentation à quai, préparation aux carburants alternatifs (GNL, méthanol, ammoniac, hydrogène) et gestion du carbone reconfigurent les priorités d’investissement autant que les compétences requises
2. Une fenêtre d’opportunité pour l’Afrique
• Géographie et demande : bien connectés à leurs hinterlands, les ports Gateway africains captent des lignes directes, stabilisent les volumes et structurent des écosystèmes exportateurs.
• Corridors de valeur : la compétitivité se joue désormais au delà du quai les liaisons port/rail/route desservant des bassins de transformation : agro industrie, automobile, mines métallurgie, chimie énergie, fidélisent les flux et améliorent la balance commerciale.
• ZES catalyseurs : foncier prêt à l’emploi, guichet unique, énergie compétitive et main d’œuvre qualifiée permettent de convertir les flux en production locale (assemblage, transformation, maintenance, conditionnement) et d’ancrer durablement l’activité.
3.Le modèle intégré port–ZES–corrobores
Le triptyque «port/parc/pipeline» s’impose : un port performant (productivité et fiabilité), une ZES contigüe offrant des services mutualisés, et un «pipeline» logistique/ énergie/ données reliant fournisseurs et clients. Ce modèle réduit les ruptures de charge, sécurise les cadences, favorise des contrats pluriannuels et rapproche l’industrie du quai. Il ouvre, en outre, de nouvelles chaînes de valeur : chaînes du froid sobres en carbone pour l’agro industrie, bases de montage et de maintenance, logistique de l’hydrogène ou de l’ammoniac, services aux énergies marines.
4.Projets portuaires de « nouvelle génération »
• Capacité et cadence : tirant d’eau, longueur de quai, grues à haut rendement et pilotage par indicateurs (fenêtre à quai, mouvements par heure, temps de séjour)
• Connectivité terrestre : accès routiers et ferroviaires fiables, aires logistiques, automatisation des accès (prise de rendez-vous, OCR, et gate) et parkings intelligents.
•Plate forme de données : PCS interopérable avec douanes et opérateurs, traçabilité bout en bout, tableaux de bord partagés, jumeaux numériques de planification.
•Durabilité et énergie : alimentation électrique à quai (OPS), électrification des engins, préparation au méthanol, à l’ammoniac et à l’hydrogène, amélioration continue de l’efficacité énergétique.
•Gouvernance et PPP : cadre clarifiant régulation, planification et exploitation ; contrats d’affermage ou de concession orientés performance, avec partage équilibré des risques.
5.ZES : du foncier à l’écosystème
Une ZES n’est compétitive que si elle est intimement intégrée au port et à ses corridors. Les priorités sont claires : foncier viabilisé et modulable, procédures simplifiées et prévisibles, régime douanier efficient, énergie fiable à coût maîtrisé, logistique interne (navettes ferroviaires, entrepôts sous température dirigée) et montée en compétences via des centres de formation co pilotés public privé. Du côté des filières, des clusters s’imposent : agro industrie (conditionnement, transformation), automobile et équipements, chimie énergie et pharmaceutique.
6.Conations ae réussite :
•Énoncer une stratégie nationale unifiée port–ZES–corridors, hiérarchisant quelques hubs et évitant la dispersion.
•Sélectionner trois à quatre corridors prioritaires avec contrats de performance (temps de transit, fiabilité, coûts).
•Structurer des PPP bancables : matrice des risques, indicateurs clairs, clauses d’ajustement et mécanismes de résolution.
•Mettre en place un PCS ouvert (API) et des procédures douanières ; garantir la gouvernance et la sécurité des données.
•Déployer un plan de fluidité terrestre : pré gate digital, créneaux, parkings, orchestration du camionnage et du rail.
•Sécuriser un mix énergétique fiable et compétitif ; préparer les carburants alternatifs pertinents.
•Rendre les ZES pleinement opérationnelles : guichet unique, foncier prêt, services mutualisés, pipeline d’investissements industriels.
•Investir dans les compétences : centres de formation appliqués aux métiers logistiques, de maintenance et de process industriels.
Par Youssef Imghi