
Alors qu’ils traitent plus de 90 % des échanges commerciaux des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest et du Centre, les ports de la région font face à une pression environnementale croissante. Une étude menée entre 2020 et 2025 dans cinq hubs majeurs — Abidjan, Dakar, Douala, Lomé et Cotonou — révèle un écart criant entre la prise de conscience des acteurs et la mise en œuvre effective de politiques vertes. Pour transformer ces infrastructures en véritables moteurs de développement durable, une gouvernance harmonisée, des investissements ciblés et une coopération régionale s’imposent.
AHOUANDOKOUN Sagbo Damien.
Les ports d’Afrique de l’Ouest et du Centre ne sont pas seulement des points d’entrée pour les marchandises : ils sont les poumons économiques de leurs pays, traitant plus de 90 % du commerce extérieur et jouant un rôle clé dans l’intégration régionale. Mais cette vitalité logistique s’accompagne d’un coût écologique croissant. Entre rejets d’hydrocarbures, déchets plastiques, émissions de CO₂ et espèces invasives, les écosystèmes marins et côtiers subissent une dégradation accélérée menaçant à la fois la biodiversité, la santé publique et la résilience face au changement climatique.
Une étude approfondie menée de 2020 à 2025 dans cinq ports stratégiques, Abidjan, Dakar, Douala, Lomé et Cotonou, dresse un diagnostic sans complaisance, tout en révélant les premiers signes d’une transition possible. Un bilan environnemental préoccupant Les sources de pollution sont multiples et bien identifiées :
• 35 % proviennent des rejets d’hydrocarbures, liés aux opérations de dégazage et d’avitaillement ;
• 25 % sont attribués aux déchets solides et plastiques, avec plus de 3 000 tonnes déversées chaque année dans les zones portuaires ;• 20 % résultent des eaux de ballast, vectrices d’espèces invasives qui perturbent les équilibres marins ;
• 15 % viennent des émissions atmosphériques générées par les navires et les engins de manutention ;
• Et 5 % sont dus aux effluents domestiques et industriels, souvent rejetés sans traitement.
Ces pressions s’ajoutent à des vulnérabilités structurelles : érosion côtière, montée du niveau de la mer, congestion chronique (jusqu’à 72 heures d’attente à Douala) et absence quasi totale d’infrastructures vertes, moins de 20 % des ports disposent de systèmes de traitement des eaux usées ou de quais électrifiés. Conscience accrue, mais mise en œuvre inégale Pourtant, un changement de mentalité est en cours. Selon l’enquête, 72 % des acteurs portuaires (301 personnes interrogées) reconnaissent l’urgence d’adopter des pratiques durables. Mais ce constat ne se traduit pas toujours en action : seulement 38 % jugent que les plans environnementaux existants sont effectivement appliqués. Cette fracture entre engagement et exécution illustre un défi majeur :
la fragmentation de la gouvernance, le manque de financement et les capacités techniques limitées freinent la transition écologique, malgré des cadres stratégiques nationaux souvent ambitieux. .Des lueurs d’espoir dans la région. Malgré ces obstacles, une dynamique positive émerge. À Abidjan, le nouveau terminal à conteneurs (TC2) intègre des normes environnementales strictes et vise la neutralité carbone à l’horizon 2030. À Lomé, des projets pilotes testent l’électrification des quais et le recyclage des déchets portuaires. Ces initiatives, bien que localisées, démontrent qu’une logistique verte est possible en Afrique à condition qu’elle soit soutenue par des politiques cohérentes et des partenariats durables.
L’étude propose même un indice de durabilité portuaire, articulé autour de trois piliers :
• Efficacité énergétique,
• Gestion durable des déchets,
• Résilience climatique.

Cet outil pourrait servir de boussole pour les autorités portuaires, les investisseurs et les bailleurs de fonds. Vers un cadre régional harmonisé. Pour transformer les ports africains en hubs de développement durable, les auteurs de l’étude formulent quatre recommandations clés :
• Investir massivement dans les infrastructures vertes (quais électrifiés, stations de traitement, énergies renouvelables) ;
• Intégrer des critères environnementaux obligatoires dans tous les appels d’offres portuaires ;
• Renforcer la coopération régionale pour harmoniser les normes, mutualiser les bonnes pratiques et créer un réseau ouest-africain de ports durables ;
• Former les acteurs locaux, dockers, agents maritimes, douaniers à la gestion écologique et à la résilience climatique.
Une opportunité historique. Les ports d’Afrique de l’Ouest et du Centre se trouvent à un tournant décisif. Ils peuvent continuer à croître au prix d’une dégradation environnementale irréversible ou saisir l’occasion de réinventer leur modèle en intégrant durabilité, innovation et justice sociale.. Comme le montre cette étude, la volonté existe. Ce qui manque, c’est un cadre régional ambitieux, des financements ciblés et une vision à long terme. Car demain, les ports les plus compétitifs ne seront pas seulement les plus grands ou les plus rapides, mais ceux qui sauront concilier commerce, communauté et planète.